3 questions à Mohamed Salah ZEROUALA , Directeur de l'Ecole Polytechnique d'Architecture et d'Urbanisme d’Alger

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Mohamed Salah ZEROUALA était nommé directeur de l’EPAU de Juin 2006 à juillet 2017. Il a été impliqué dans l’enseignement de l’architecture (graduation et post graduation) et dans la recherche depuis 1986 à travers trois grandes institutions universitaires en Algérie, l’Université de Biskra (1986-1993), l’Université de Constantine (1993-2006) et l’EPAU d’Alger (2006-aujourd’hui).

Monsieur Zerouala a été promu professeur en 1998. Il était désigné en premier, comme directeur du laboratoire « Villes et Patrimoines : LVP » à l’Université de Constantine (2001) et en second comme directeur du laboratoire « Villes, Architecture et Patrimoines : LVAP » à l’EPAU d’Alger (2007).

Monsieur Zerouala a été également enseignant associé visiteur à l’Ecole Nationale d’Architecture de Tunis (2003-2008)

Ses travaux de recherche traitent essentiellement du Patrimoine, de l’enseignement de l’architecture (didactique), de la ville et de la mondialisation, de l’habitat et de la participation sociale.

Monsieur Zerouala est architecte diplômé en 1978 de l’Université de Constantine, Algérie. Il est titulaire d’un M. Phil (1983) et d’un Ph. D (1986) de l’école d’architecture de l’Université de Newcastle upon Tyne.

Très impliqué dans le mouvement associatif, Il a été également président de l’association musicale andalouse MAQAM de 1995 à 2007 et de 2015 à 2019. Membre d’honneur de Amidoul.

 

Le projet sur lequel travaillent en concertation l’AVITEM et le Ksar Tafilelt met en avant l’alliance entre tradition et modernité. Quelles sont les raisons pour lesquelles, vous, professeur en architecture, vous soutenez les savoir-faire traditionnels ?

Effectivement ce projet est assez original dans la mesure où il concilie tradition et (je préfère utiliser) besoins contemporains, car le mot modernité s’est octroyé une vocation progressiste contestée, presque divorcée des modèles historiques et donc dépourvue de lien avec la tradition et les savoir-faire ancestraux. Les auteurs de ce projet Tafilelt ont compris depuis un millier d’années que rester amarrés à sa culture tout en demeurant ouverts sur le futur ne pouvait que garantir un environnement en écho à leurs aspirations. Le résultat (toute la vallée du M’Zab) est là, édifiant et bien vivant. Une architecture à laquelle les autochtones peuvent s’y identifier. 

Les savoir-faire traditionnels non seulement contribuent à la cohésion sociale puisque transmis de génération à génération mais ont un impact assez conséquent sur le volet économique d’un projet. L’utilisation des matériaux de construction traditionnels souvent disponibles localement reviennent moins chers et sont (et cela a été prouvé) assez performants vis-à-vis du confort de l’homme. Les habitations construites à l’aide de savoirs ancestraux sont « passives » et permettent donc un gain important en matière d’utilisation d’énergie. La littérature est abondante et éloquente sur ce sujet. En somme, le savoir-faire ancestral s’il est empirique et local, est adapté aux conditions environnementales.

Mais il faut rester ouvert sur le progrès. Les techniques récentes qui se perfectionnent doivent être au service de l’homme pour aller vers le juste équilibre entre tradition et besoins contemporains. Charles Moore souligne que « nous avons toujours besoin d’une nouvelle architecture mais d’une architecture qui possède une mémoire exactement comme ceux qui l’habitent ont la faculté de se souvenir ».

En dernier, mais non de moindre importance, le recours au génie populaire, qui puise dans cette sédimentation culturelle, permet de découvrir des idées, des croyances, des théories et des pratiques qui, en tant qu’héritage, peuvent être utiles pour aujourd’hui et demain. Elles garantissent en fait une architecture authentique, pour ne pas dire identitaire.  « A palm tree does not grow in Alaska” disait Abd El Wahad El Wakil. 

 

A travers votre expérience en tant que directeur ou enseignant-chercheur de l'Ecole Polytechnique d'Architecture et d'Urbanisme (EPAU) d’Alger, avez-vous vu souvent des projets qui s’inspirent de ces savoirs ancestraux et surtout qui réussissent à les engager dans des projets affichant une grande modernité ? Y a-t-il, selon vous, des pistes de cette nature à suivre par les pays de la rive nord de la Méditerranée ?

Oui, il nous est arrivé, pas souvent, de croiser des projets en deuxième année (actuellement L2) ou en projet de fin d’études (Master 2) qui s’inspirent des savoir-faire ancestraux. Souvent, pour ne pas dire toujours, ces projets traitent de l’habitat rural. Pourtant en tant qu’enseignants, nous faisions appel à des exemples concrets d’architecture traditionnelle réinterprétée ou revisitée en milieu urbain.  D’ailleurs des expériences réelles nationales à l’image de Tafilelt ou étrangères, ou d’autres sites (H. Fathi à Gourna, C. Alexander à Mexicali, les frères el-Minyawi en Algérie...) véhiculant le génie populaire sont souvent dans le programme comme parties incontournables du cursus.

Ces dernières années, l’engouement envers les techniques ancestrales est plus perceptible surtout depuis que l’école a organisé le Festival de l’Architecture de terre (cinq éditions annuelles) en collaboration avec Mme Terki directrice du centre CAPTERRE, commissaire du festival représentant le Ministère de la culture et le CRATERRE de l’ENSA de Grenoble, France. Il faut reconnaitre qu’une tendance vers les matériaux locaux est plus présente dans les discours professionnels et dans les projets à l’échelle de la planète. Il faut comprendre que le matériau « terre » a conquis la création de l’architecte contemporain et une multitude de chefs d’œuvre (je les considère en tant que tels), sur le plan technique et esthétique, s’impose aux quatre coins de la planète. Une contribution significative qui emboîte le pas à la préservation écologique et sociétale. Pareilles initiatives sont très encouragées par l’UNESCO, TERRA Award, Aga Khan Award …

Par contre, dans le domaine de la recherche, ce genre de problématique (l’apport des techniques traditionnelles en architecture contemporaine) est largement entrepris dans nos laboratoires à travers des sujets de thèses ou des équipes pluridisciplinaires. Le seul bémol réside dans la capitalisation des résultats de ces recherches. 

Pour répondre au second volet de cette question, tous les pays du bassin méditerranéen partagent plus ou moins le même « Patrimoine » historique, climatique et environnemental en plus du substrat intangible. Je ne me rappelle pas où j’ai lu cette citation, « si la mer Méditerranée était le véhicule de la conquête, aujourd’hui elle doit être l’attelage du partage ». Puisque nous avons les mêmes préoccupations régionales, (transformation des villes, projet urbain, soucis écologiques, environnementaux et énergétiques.) qui sont d’ailleurs planétaires, ces « best practices » pourront être essaimées dans toute la région. Nous devons, au préalable, croiser nos expériences dont l’output fera ressortir surement les « appuis théoriques » sur lesquels se sont fondées ces pratiques et mettra en exergue les carences et les réajustements à entreprendre. Ces adaptations répondront aux spécificités de chaque localité visée.

 

L’Exposition universelle de Dubaï-UAE (octobre 2021-mars 2022) a pour thématique « Connecter les esprits, Construire le futur ». En tant que consultant de la représentation algérienne à cette exposition, quel lien pouvez-vous faire entre cette thématique très ambitieuse et les savoirs vernaculaires ?

Les expositions universelles sont des événements exceptionnels. Une grande vitrine où tous les participants viennent s’exprimer, s’exhiber et partager. « Connecter les esprits, Construire le futur » colle bien, à mon sens, à cette opportunité de mettre en lien tous les acteurs de ce grand rendez-vous, c'est-à-dire être à l’écoute de l’autre. Durabilité, opportunité, mobilité, les trois sous thèmes de l’Exposition 2020 Dubaï, expriment aussi les défis auxquels fait face le monde de demain. Les architectures des pavillons (quelques-unes déjà dévoilées) véhiculent des messages de cette mobilisation planétaire envers ces défis. Les programmes événementiels intrinsèques des pavillons et de l’Expo sont « une plateforme unique pour partager des expériences, des solutions et des idées pour bâtir un avenir meilleur » pour reprendre une citation de Reem Al Hashimy, Directrice générale du comité de candidature de Dubai World Expo 2020.

Dans cet esprit et dans ce contexte, les expériences positives, parmi lesquelles les architectures vernaculaires, sont non seulement partagées mais permettent de construire des réflexions collectives (cross fertilisation) menant à la mise en place de réseaux de professionnels et de partenaires. Ces réseaux peuvent être de véritables leviers visant à créer un habitat de terre et des villes de la Mare nostrum reconnaissables. Un proverbe arabe affirme que « le manque d’intelligence est la plus grande pauvreté » : garder ses propres connaissances pour soi-même pourrait s’avérer pire que de ne pas en avoir. La résilience, la créativité, la culture et l’innovation, en somme le génie humain, sont donc à l’épreuve de cette connexion.